Colonne
LXIV.

Les commerçants qui ferment boutique

Un papier scotché derrière la vitre, écrit à la main, en lettres soignées : après trente-deux ans, nous remercions notre clientèle. Pas de date, pas de raison, pas de signature. La vitrine, derrière, est déjà à demi vide. Deux mannequins ont perdu leurs robes. Un panneau pend, mal accroché, dans le coin droit.

On relit le papier deux fois. Le stylo a hésité sur un mot, qu'on a repassé pour le rendre plus net. On imagine la soirée où il a fallu l'écrire, à la table de l'arrière-boutique, sur une feuille arrachée au carnet de commandes. Trente-deux ans tiennent en une ligne. La phrase ne se plaint pas, elle ne s'explique pas : elle remercie. C'est peut-être pour cela qu'elle serre le cœur.

On s'arrête, devant ces vitrines-là, plus longtemps qu'on ne le ferait devant une vitrine prospère. Une boutique qui ferme, c'est un quartier qui change. On se rappelle l'avoir vue chaque matin pendant des années, sans jamais y entrer. On regrette, à présent, de n'y être pas entré davantage. Ce regret est doux : il ne servira à rien.

Ce qu'on voudrait leur dire, à ces commerçants, tient en peu de mots, et on ne le dit presque jamais. Qu'on les a vus lever le rideau chaque matin, même les jours de neige. Que leur vitrine allumée, en hiver, rendait la rue moins longue. Qu'on leur doit une monnaie rendue avec patience, un conseil donné sans rien vendre. Peut-être simplement ceci : « Merci d'avoir été là si longtemps. Nous passions devant chez vous chaque jour, et c'était, sans que nous le sachions, une manière d'être chez nous. »


À l'intérieur, le commerçant range. Il met les invendus dans des cartons, démonte les présentoirs, plie les chiffons. Personne n'a, dans ce travail-là, l'air pressé. Trente ans s'achèvent en quinze jours, et la fin se fait lente parce qu'on n'a plus, désormais, aucune raison d'aller vite.

Quelques clients poussent quand même la porte. Ils achètent un dernier objet dont ils n'ont pas besoin, pour avoir un prétexte. Ils restent un moment près du comptoir, cherchent leurs mots, parlent du temps qu'il fait. Le commerçant comprend. Il emballe l'objet avec le même soin qu'au premier jour, et c'est sa façon à lui de répondre.

Le dernier matin, quelqu'un a ajouté au bas du papier, au stylo bille, d'une écriture penchée : « Merci à vous. » Personne ne sait qui. Le commerçant l'a vu, sans doute. Il n'a pas décroché la feuille.

Le rideau de fer descend pour la dernière fois un vendredi soir. Le commerçant ferme à clé. Il part, tourne au coin de la rue, et l'on ne sait pas ce qu'il fera, à présent, de toutes ces heures qui lui appartiennent. Un mois plus tard, sur la façade, on commencera à voir le nom d'une autre enseigne, plus brillant, plus rond, qu'aucun papier scotché ne préparera.