Colonne
LXV.

Les voyageurs qui dorment

La femme en imperméable beige a posé sa tête contre la vitre, à la hauteur du chiffre de la place. Sa bouche s'est légèrement ouverte. Le journal qu'elle tenait s'est replié de lui-même sur ses genoux. Le contrôleur passe, vérifie sans réveiller, continue.

L'homme à deux rangées de là dort assis très droit, les bras croisés, comme s'il refusait, même endormi, de céder à la posture du sommeil. Sa tête s'incline parfois en avant, se redresse brusquement, retombe. Il rêve : les sourcils, par moments, se contractent.

Un étudiant, en face, s'est endormi avec ses écouteurs. On entend encore, très bas, la musique qui continue pour personne : une batterie minuscule, une voix qui monte. Son téléphone a glissé contre l'accoudoir ; l'écran s'allume parfois tout seul, éclaire son menton d'une lueur bleue, s'éteint. Il a gardé son sac sur les genoux, les deux mains posées dessus, comme on garde ce qui compte quand on dort dans un lieu public.


Un enfant, sur les genoux de sa mère, a glissé jusqu'au creux de son cou. La mère ne bouge plus depuis vingt minutes pour ne pas le déranger. Elle a l'air, à présent, de moins se reposer qu'à toute autre heure de la journée.

Plus loin, un vieil homme a gardé son chapeau, qu'il a seulement repoussé un peu vers l'arrière pour appuyer sa nuque. Sa canne est coincée entre ses genoux, la poignée dans la main. Ses lèvres remuent, très légèrement, comme s'il poursuivait en dormant une conversation commencée sur le quai.

Il y a une manière de dormir propre aux trains. On ne s'y abandonne jamais tout à fait. Une part de la conscience reste en faction, qui compte les arrêts, enregistre les annonces, sursaute au nom d'une gare. Certains se réveillent exactement à la leur, sans qu'on sache comment, ramassent leur manteau et descendent, l'air encore ailleurs, la joue marquée par le tissu du siège.

Celui qui ne dort pas, dans un tel wagon, se trouve investi d'une responsabilité discrète. Il est le seul témoin. Il tourne les pages plus doucement, évite de froisser le papier de son sandwich, retient une toux. Il voit les visages défaits, sans apprêt, tels qu'ils ne se montrent d'ordinaire qu'aux proches. Il détourne le regard par politesse, puis y revient malgré lui, attiré par cette tête qui penche et ce souffle qui ralentit.

Le train traverse une ville endormie. Le wagon, à demi assoupi, ressemble à un dortoir improvisé qu'un mauvais éclairage et un sifflement régulier ont fini par installer. Demain, aucun de ces voyageurs ne se souviendra du voisin dont il a partagé la nuit. C'est l'une des dernières formes d'intimité que les villes consentent encore aux étrangers.