Colonne
LXIII.

Les passants qui demandent leur chemin

Une femme s'arrête au feu, sourit poliment, demande la rue Bossuet. Elle a le pas d'une étrangère. On lui indique du doigt : trois rues plus loin, à gauche après la pharmacie.

Ce qui frappe, dans ces échanges, c'est leur brièveté tranquille. On ne demande pas notre nom, on ne nous demande pas le sien. Trente secondes auront suffi pour qu'un inconnu repose, sur un autre inconnu, une petite confiance — celle qui consiste à supposer qu'il dira vrai.

On se demande parfois pourquoi c'est à nous qu'elle s'est adressée, parmi les cinq ou six personnes qui attendaient le même feu. Peut-être parce qu'on ne portait pas d'écouteurs. Peut-être parce qu'on avait l'air d'être d'ici, une baguette sous le bras, des chaussures qui ne sont pas faites pour marcher longtemps. Il y a là une forme d'élection minuscule, dont on se sent, sans l'avouer, un peu flatté.

On en croise moins qu'autrefois. Les téléphones ont pris le relais ; on voit plutôt des gens arrêtés au milieu du trottoir, l'écran tendu devant eux, tournant lentement sur eux-mêmes jusqu'à ce que la petite flèche bleue consente à indiquer la bonne direction. Ceux qui demandent encore leur chemin à voix haute sont souvent des personnes âgées, ou des voyageurs dont la batterie a lâché, ou des gens qui, tout simplement, préfèrent qu'on leur parle.


On reste, un instant, à la regarder s'éloigner. Elle s'arrête au coin, vérifie, lève la tête vers une plaque. Elle aura bien tourné. Elle disparaît derrière la pharmacie, et nous voilà, sans qu'aucune contrepartie nous soit due, à avoir donné à quelqu'un les vingt mètres qu'il lui manquait pour trouver sa journée.

Il arrive aussi qu'on se trompe. On a répondu trop vite, par politesse, plutôt que d'avouer qu'on ne savait pas. On a dit « à droite » en pensant à une autre rue. On ne s'en rend compte que plus tard, en passant devant la vraie plaque. Il est trop tard pour courir. On imagine l'inconnu, quelque part, revenant sur ses pas, et l'on garde de cette erreur un remords disproportionné, qui dure parfois toute la soirée.

Et puis, un jour, c'est nous qui demandons. Dans une ville où l'on ne connaît personne, on finit par s'adresser à un homme qui sort d'un bureau de tabac. Il pose son sac, réfléchit, montre une direction de tout le bras. On le remercie. On part du côté indiqué en sentant, dans son dos, qu'il nous suit un moment du regard, pour vérifier qu'on a bien tourné.