Colonne
XCI.

La première page d'un carnet neuf

On ouvre le carnet à l'endroit où la reliure cède le plus facilement. La page, devant soi, est d'une blancheur intacte. On tient le stylo au-dessus, sans encore écrire. Pendant trois secondes, on hésite — non sur ce qu'on va dire, mais sur le fait même de salir, en commençant, cette neutralité.

La première page d'un carnet vide intimide plus que toutes les autres. Une fois la première phrase tracée, le carnet est lancé : il n'est plus à craindre. C'est le franchissement qui demande un effort. On se rabat, parfois, sur la deuxième page. On y écrit en se promettant de revenir à la première. On n'y revient jamais.

Le carnet a pourtant été choisi avec soin. On l'a pris en main dans la papeterie, on a éprouvé le grain du papier sous le pouce, vérifié que l'élastique tenait et que le ruban signet tombait jusqu'en bas. On l'a gardé quelques jours sur la table, encore sous son film transparent, sans oser le défaire. Tout ce cérémonial aboutit à cette page, et la rend plus lourde encore.


L'écriture est obligée, sur cette page, à un degré de soin qu'elle n'aura plus ensuite. On forme les lettres plus rondes. On respecte mieux la marge. On évite les ratures. Le carnet ouvre un contrat tacite qui, déjà à la page dix, sera oublié : on griffonnera, on rayera, on pliera le coin.

Certains contournent la difficulté par l'administration. Ils inscrivent, sur la page de garde, leur nom, un numéro de téléphone, la mention « en cas de perte, merci de me le rapporter ». C'est une manière d'écrire sans encore rien dire. Le carnet appartient désormais à quelqu'un ; il lui reste à recevoir quelque chose. D'autres, plus prudents encore, laissent la première page blanche à dessein, comme un vestibule qu'on traverse sans s'y asseoir. Ils commencent au verso, là où l'enjeu semble moindre, et la page intacte reste en tête du carnet jusqu'à la fin, témoin d'une hésitation que rien n'a résolue.

Dans un tiroir, les anciens carnets s'empilent. Quand on les feuillette, on retrouve à chaque fois la même pente : une première page appliquée, presque calligraphiée, puis une écriture qui se relâche, s'élargit, penche, finit par courir. Les dernières pages sont souvent vides, ou couvertes de numéros de téléphone sans nom. On lit, dans cette dégradation lente, l'histoire ordinaire d'une résolution. Cela n'empêche pas d'en acheter un nouveau, ni de recommencer, à la première page, avec la même application.

Pour l'instant, on en est à la phrase première. On l'écrit enfin. Elle ne dit rien d'extraordinaire. Elle dit la date, le lieu, l'heure. Elle aura tenu, à elle seule, le rôle d'ouvreur — et le carnet, désormais, pourra prendre la suite.