Colonne
XCII.

Les marque-pages oubliés

On rouvre un livre lu il y a quinze ans. Entre la page 134 et 135, un ticket de métro plié, daté d'un mardi d'octobre. On le sort, on l'examine. Le ticket dit le prix, la station, l'heure. Ce qu'il dit surtout, c'est qu'à cet endroit du livre, ce jour-là, on s'est arrêté.

Les marque-pages improvisés gardent, mieux que n'importe quel signet, la mémoire d'une lecture. Un billet d'avion, une carte de visite, un papier d'emballage de chocolat : chacun de ces objets désigne le moment précis où l'on a refermé le livre. La date qu'il porte parfois, son odeur encore vaguement présente, son aspect froissé : tout cela rappelle un instant que la mémoire à elle seule aurait perdu.

Le ticket, en partant, laisse une trace. Les deux pages qu'il séparait ont jauni partout, sauf à l'endroit qu'il couvrait, où demeure un rectangle plus pâle, aux bords nets. Le papier a gardé l'ombre de l'objet comme un mur garde celle d'un tableau décroché. On peut retirer le ticket ; on n'efface pas l'emplacement.


Le pire des marque-pages est le neuf, acheté dans une librairie : trop neutre, il ne raconte rien. Le meilleur est celui qu'on a glissé là sans préméditation, parce qu'il fallait bien tenir la page le temps d'aller à la cuisine, et qu'il est resté.

Les livres d'occasion en contiennent souvent qui ne sont pas les nôtres. Une liste de courses au crayon — lait, piles, timbres —, une photographie d'identité, un reçu de pressing, une carte postale jamais envoyée. On les trouve en feuilletant, debout entre deux bacs, chez le bouquiniste. On ne sait rien de celui qui les a laissés, sinon qu'il s'est arrêté là, page 62, et qu'il n'est peut-être jamais allé plus loin. On hésite à les retirer. Ils semblent faire partie du livre, au même titre que la dédicace à demi effacée sur la page de garde ou le prix noté au crayon par le libraire.

Car le marque-page dit aussi les abandons. Celui qui dépasse encore, au premier tiers d'un gros roman, témoigne d'un élan qui s'est éteint un soir sans qu'on le décide. Le livre est retourné sur l'étagère avec sa languette de papier, comme une phrase restée en suspens. Des années plus tard, on la remarque en passant, et l'on n'ose ni la retirer ni reprendre la lecture.

On laisse, parfois, le ticket dans le livre. On reprend la lecture quinze ans plus tard, à la page 134, comme si rien ne s'était passé entre-temps. Le livre, lui, n'a pas attendu : il a simplement gardé la place. À nous, désormais, de la mériter.