Colonne
XXVIII.

Les matins gris

Ni pluie franche, ni soleil : une lumière égale et sans ombre, qui semble venir de partout à la fois. Le jardin, vu de la cuisine, perd ses contrastes. Le rouge de la tuile pâlit, le vert de la haie s'éteint d'un cran. Tout devient un peu plus pareil à tout.

Le bruit, lui aussi, change. Les voitures passent avec un son plus mat, comme enveloppé de feutre. Un merle chante dans la haie, puis se tait. La bouilloire siffle plus fort qu'à l'ordinaire, ou bien c'est le reste qui s'est tu. On boit son café debout, près de la fenêtre, sans hâte de commencer.

On a, sur ces matins-là, des opinions injustes. On les croit fades, sans caractère, indignes d'être remarqués. C'est tout l'inverse : ils sont les seuls où l'on voie vraiment la couleur intrinsèque des choses, sans le maquillage du soleil. Une façade y montre son crépi tel quel, sans flatterie ; un visage croisé dans la rue garde ses traits sans la complaisance dorée des matins clairs.

Ces matins gris ont une douceur qu'on ne trouve dans aucun autre temps. Le soleil exige qu'on sorte, qu'on l'honore, qu'on ne le gaspille pas ; la pluie impose qu'on s'en protège. Le gris ne demande rien. Il n'y a pas de terrasse à prendre d'assaut, pas de parapluie à chercher au fond du placard. On peut rester où l'on est sans le sentiment de manquer quelque chose.


Il y a, dans cette lumière retenue, une invitation au travail. On s'y installe à sa table sans regret : on ne rate aucune fête dehors. Les phrases qu'on écrit ces matins-là sont plus posées, plus exactes. On corrige davantage. On y voit plus juste.

Dans la rue, les passants marchent tous du même pas, ni pressés ni flâneurs. Une voisine étend son linge en sachant qu'il ne séchera pas tout à fait. Le facteur passe à l'heure. Sur le muret, le chat garde les yeux à demi fermés. On dirait que le quartier entier a convenu, sans se concerter, d'une trêve.

Même les objets de la pièce semblent changer de poids. La tasse, le pot à crayons, la pile de lettres en attente gardent leur contour exact, sans reflet qui les grandisse. La lampe de bureau, allumée par habitude, fait sur la table un rond jaune presque inutile ; on ne l'éteint pas pour autant.

Vers dix heures, parfois, une lueur traverse soudain le ciel et fait briller un instant la fenêtre du voisin. On s'arrête, surpris. Puis le gris reprend, doucement, son droit. On retourne à la page, plus reconnaissant qu'on ne l'aurait cru à ce gris très ordinaire qui nous laisse en paix.