Colonne
XXIX.

L'heure bleue

Le soleil est tombé depuis vingt minutes, et la rue, en bas, baigne dans un bleu qu'aucune peinture ne sait imiter. Les façades, les pavés, les vitrines fermées : tout est trempé dans cette même teinte, ni nuit ni jour, qui dure dix minutes et puis s'éteint.

L'heure bleue ne se prévoit pas avec exactitude. Elle dépend du temps qu'il a fait, de la saison, d'un nuage placé là plutôt qu'ailleurs. Quand elle vient, on lève la tête presque sans le décider. On ralentit le pas. Les conversations baissent d'un demi-ton. C'est l'instant où l'on sent, sans le formuler, que la journée fait place.

Les photographes la connaissent et la guettent. Ils installent leur pied avant le coucher du soleil, attendent que le ciel ait perdu son orange, et déclenchent dans ce bref intervalle où la lumière d'en haut et celle des réverbères se tiennent en équilibre. Les peintres, avant eux, ont passé des soirs entiers à vouloir la fixer, et finissaient souvent de mémoire, la nuit venue, à la lueur d'une lampe. C'est qu'elle n'est pas tout à fait une couleur. Elle est ce qui reste du jour quand le soleil n'y est plus.


Les fenêtres, à cet instant, ne sont pas encore éclairées partout. Quelques-unes, allumées tôt, font des taches jaunes très douces dans la masse bleue. Une silhouette s'y dessine parfois, penchée sur un évier ou sur une table. Le passant, en bas, est admis, pour une seconde, dans une intimité qui ne lui appartient pas.

Puis tout s'allume, et l'heure bleue disparaît. La nuit a commencé. Personne, autour de soi, n'a vraiment remarqué le passage ; c'est l'un de ces phénomènes qui demandent, pour exister, qu'au moins quelqu'un les ait vus. On le glisse, en silence, dans le compte secret des bonheurs de la semaine.


Il existe une autre heure bleue, moins fréquentée, celle du matin. Elle précède le lever du jour comme la première suit le coucher, et lui ressemble à s'y méprendre, à ceci près qu'elle va vers la lumière au lieu de s'en éloigner. Peu de gens la voient : les boulangers, les infirmières qui sortent de garde, les livreurs, quelques insomniaques à leur fenêtre. Les rues sont vides, les réverbères brûlent encore, et le ciel, au-dessus des toits, passe du noir à l'encre, puis de l'encre à ce bleu profond qui annonce, sans hâte, que la nuit cède.

On la traverse en allant prendre un premier train, une valise à la main, ou en rentrant d'une nuit trop longue. Elle a la même douceur que celle du soir, mais une autre promesse. Le soir, le bleu dit que c'est fini ; le matin, qu'on peut encore commencer. Entre ces deux bleus tient une journée entière, avec ce qu'on y aura fait et ce qu'on y aura laissé.