On franchit la porte cochère, on traverse un couloir sombre, et l'on débouche brusquement dans un carré de lumière où poussent deux platanes. La rue, à dix mètres derrière, semble se taire d'un coup. Les fenêtres des étages s'ouvrent, ici, sur un silence qu'aucune façade ne devine.
Les cours intérieures sont la chambre secrète des villes. Elles tiennent, au milieu des immeubles, une réserve d'air et de silence dont la rue ne soupçonne rien. Un vélo appuyé contre un mur, une poubelle, un seau retourné, parfois une vasque où trois géraniums survivent : rien de spectaculaire, et c'est exactement leur charme.
Le sol y est souvent plus ancien que tout le reste. Des pavés disjoints, entre lesquels pousse une mousse que personne n'arrache, une rigole au milieu pour l'eau de pluie, une plaque de fonte dont on ne sait plus ce qu'elle recouvre. Les façades, côté cour, n'ont pas reçu les mêmes égards que côté rue : l'enduit s'écaille, les gouttières sont rafistolées, les volets n'ont pas tous la même couleur. On voit l'immeuble tel qu'il est, sans son costume.
On y entend, mieux qu'ailleurs, les bruits ordinaires d'un immeuble. Une cuillère contre une tasse au troisième, une radio lointaine, le claquement d'un volet, un enfant qui appelle. Ces sons, dispersés à l'extérieur, se rassemblent dans la cour comme dans une caisse de résonance. On se tient là, immobile, à écouter respirer la maison qu'on habite.
Le linge, aussi, s'y montre sans gêne. Un drap tendu entre deux fenêtres, des chemises sur un étendoir de balcon, une serviette oubliée sur une rambarde depuis la veille. Ce qu'on cacherait sur la rue s'expose ici tranquillement, parce que la cour n'a pour témoins que les voisins, et que les voisins savent déjà tout.
De là, en levant la tête, on ne voit du ciel qu'un rectangle découpé par les toits. Il suffit pourtant à suivre le passage des nuages, le vol bas des martinets en juin, la lente coloration des fins de journée. En automne, les feuilles des platanes tombent dans ce puits et s'y accumulent ; la gardienne les pousse, chaque matin, vers le même angle, où elles forment un tas brun qui grossit jusqu'aux premières gelées.
Il existe des villes entières dont on ne connaît rien tant qu'on n'a pas vu leurs cours. On peut y vivre dix ans sans y être jamais entré. Les portes se ferment, les codes changent, les interphones restent muets. Le jour où la porte cochère cède enfin sous la main, où l'on traverse, où l'on découvre le platane et la vasque, on comprend qu'on habitait, sans le savoir, à côté de l'essentiel.