Une salle au plafond bas, des rayonnages de bois sombre, une moquette qui étouffe le bruit des pas. Sur les tables, deux ou trois lecteurs penchés, immobiles. À l'entrée, un comptoir où une dame replace des fiches dans un fichier qui n'a pas changé depuis trente ans. Il fait là une chaleur douce, un peu poussiéreuse.
La bibliothèque municipale n'est pas un lieu de prestige. Elle ne reçoit pas les grandes acquisitions, ne montre pas de manuscrits rares ; elle se contente de prêter, pour trois semaines, des romans dont la couverture a déjà été tenue par trente paires de mains. Les pages sont marquées de plis, parfois d'annotations légères au crayon que la dame n'efface pas toujours.
Au fond, près de la fenêtre, se trouve le coin des journaux. Les quotidiens de la veille y sont pris dans de longues baguettes de bois qui les empêchent de s'égarer. Deux hommes âgés s'y installent dès l'ouverture, toujours dans les mêmes fauteuils, et tournent les grandes pages avec un bruit de voile qu'on borde. Ils ne se parlent pas. Ils échangent un signe de tête en arrivant, un autre en partant, comme deux collègues d'un bureau que personne ne paie.
On y vient le mercredi après l'école, ou le samedi matin, ou un mardi de pluie qu'on ne sait pas occuper. On y lit assis, sans rien acheter, sans rien justifier. La bibliothèque, presque seule à l'époque, offre ce luxe : rester longtemps sans qu'on nous demande pourquoi.
Le rayon des enfants occupe une pièce voisine, plus claire, meublée de chaises si basses que les adultes s'y assoient de travers, les genoux à hauteur du menton. Beaucoup y ont appris à choisir un livre seuls : le tirer du bac, regarder la couverture, le remettre, en prendre un autre. Ce geste, répété cent fois, a été une première liberté. Personne, là, ne disait ce qu'il fallait aimer.
Les livres reviennent, repartent, reviennent encore. Une mince fiche, glissée à l'intérieur de la couverture, garde la trace des dates. On y déchiffre, parfois, son propre nom, écrit dix ans plus tôt : c'est moi qui ai emprunté ce livre, en mars, par un autre temps. Et le livre, lui, n'en a pas gardé souvenir.
Vers six heures, la dame éteint une rangée de néons, puis une autre. C'est sa manière d'annoncer la fermeture, sans élever la voix. Les lecteurs comprennent, rangent leurs crayons, referment les classeurs. On fait la queue au comptoir, trois livres sous le bras. Le tampon dateur frappe chaque fiche d'un petit coup sec, toujours le même, que l'on reconnaîtrait les yeux fermés.
On ressort dans la rue avec des volumes qui ne nous appartiennent pas et qu'il faudra rendre. Cette échéance donne à la lecture une forme particulière : on lit un peu plus vite, un peu plus attentivement, comme on regarde mieux une maison où l'on ne fait que passer. Puis on les rapporte, et d'autres mains les prennent.