Colonne
CII.

Les voitures arrêtées sur les routes

Sur le bas-côté d'une départementale, une voiture s'est rangée. Le moteur tourne encore. Quelqu'un, à l'intérieur, ne fait rien — il regarde par le pare-brise un paysage qui ne demande pas d'être regardé. C'est un champ. C'est une haie. C'est le ciel.

On croise, en roulant, ces voitures arrêtées sans raison apparente. Le conducteur ne consulte pas une carte ; il ne change pas un pneu ; il n'attend personne. Il fait, simplement, halte. Quelque chose, en cours de route, lui a demandé de s'arrêter cinq minutes.

On les reconnaît à certains signes. Les feux de détresse ne clignotent pas. La portière reste fermée. La voiture est garée de travers sur l'herbe, à l'entrée d'un chemin de terre, devant une barrière blanche qui ne mène qu'à un pré. On n'aperçoit du conducteur qu'une nuque, une main posée sur le haut du volant. Le temps de le dépasser, il est déjà derrière, réduit dans le rétroviseur à une petite tache immobile.

On a envie, parfois, de ralentir, de s'assurer que tout va bien. On ne le fait pas. Quelque chose, dans cette immobilité, ne réclame aucune aide. C'est comme quelqu'un qui s'est assis sur un banc : on ne lui demande pas pourquoi.


On a tous, à un moment ou à un autre, été cette voiture-là. On roulait. On s'est rabattu sans préméditation, on a coupé le moteur, on est resté. La route, depuis l'extérieur de la voiture, n'a plus la même tête. Le silence, après l'autoradio, est presque physique.

Le moteur coupé, la voiture continue un moment de vivre seule. Le métal, en refroidissant, émet de petits claquements irréguliers. Le ventilateur tourne encore quelques secondes, puis se tait. On entend alors ce qu'on n'entendait pas : un tracteur au loin, des corbeaux, le vent dans les fils électriques qui longent la route. Une autre voiture arrive, nous dépasse sans ralentir, et le silence se referme derrière elle comme l'eau derrière une pierre.

Enfant, on a connu ces haltes depuis la banquette arrière. Le père se rangeait sans prévenir, disait seulement qu'il avait besoin de se dégourdir les jambes, et restait pourtant assis. On attendait, le front contre la vitre, sans comprendre ce qu'il y avait à voir. Il n'y avait rien à voir. C'était, on le comprend aujourd'hui, précisément cela.


Cinq minutes plus tard, on redémarre. On reprend la route au point où on l'avait laissée. Personne ne saura jamais qu'on s'est arrêté ; et l'on ne saurait pas, soi-même, dire pour quelle raison précise on l'aura fait. C'est, peut-être, l'un des rares gestes qui restent vraiment privés dans le déroulement d'une journée.