Colonne
CL.

Les vieux postes de radio

Sur le buffet de la cuisine, un poste en bakélite brune, le cadran vitré jauni, deux boutons ronds en métal. On tourne celui de gauche : une voix grésille, monte, se perd, revient. Le son qu'il rend n'est ni propre ni net ; il a le grain particulier que les enceintes neuves ne savent pas reproduire.

Les vieux postes de radio ne fonctionnent presque plus très bien. Les bandes qu'ils captaient n'existent plus, les ondes qu'ils écoutaient se sont déplacées. Ils restent, dans la cuisine, davantage comme objets que comme outils. Et pourtant, quand l'un d'eux se remet à marcher, le son qu'il livre, même brouillé, garde une qualité qu'aucune copie numérique n'a su capter.

Celui-ci a appartenu à une grand-mère, qui l'allumait chaque matin à la même heure pour les informations, et l'éteignait d'un geste sec dès que commençaient les chansons. Sur le cadran, les noms des stations sont imprimés en lettres fines, noires et rouges : Hilversum, Sottens, Monte-Carlo, Beromünster, des villes qu'elle n'a jamais vues et qui n'étaient pour elle que des voix. Les grandes ondes se sont tues les unes après les autres. L'aiguille, derrière la vitre, s'est arrêtée une fois pour toutes entre deux de ces noms.

Quand on le retourne, on aperçoit, par les trous du carton qui ferme le dos, les lampes de verre alignées comme de petites fioles. Il fallait autrefois les laisser chauffer : on allumait, et le son ne venait qu'au bout de quelques secondes, d'abord lointain, puis plein, à mesure que les filaments rougissaient. Cette attente faisait partie de l'écoute. On avait le temps de s'asseoir, de poser la tasse, de faire taire les enfants.


Il faut, pour les écouter vraiment, un peu de patience. Tourner le bouton lentement, jusqu'à ce qu'une voix prenne. Ne pas s'irriter du grésillement : il fait partie. On entend, à travers, une voix d'antenne, parfois une musique, parfois une nouvelle qu'on connaît déjà. Ce qui compte n'est pas le contenu ; c'est l'épaisseur du son, qui restitue, plus qu'aucun parfum, l'odeur d'une cuisine d'un autre temps.

Toute une famille, jadis, se tenait le soir autour d'un tel objet, comme autour d'un feu. On baissait la voix pour suivre un feuilleton, un match, un discours. Le poste occupait dans la pièce la place qu'on a donnée depuis à d'autres écrans, mais il ne demandait pas qu'on le regarde. On fixait, en l'écoutant, le motif de la toile tendue devant le haut-parleur, ou la toile cirée, ou les mains de quelqu'un.

On éteint d'un clic franc. Le poste se tait, sans bruit, comme s'il rentrait dans son silence avec soulagement. Sur le buffet, il continuera sa veille, indifférent à ce qui se diffuse à présent par d'autres canaux — fidèle, à sa manière, aux voix qui ne se taisent jamais tout à fait dans le bois de sa coque.