Devant la boulangerie, on hésite. Deux suffiraient pour le petit-déjeuner. Mais ce matin, on en veut un seul. La vendeuse incline la tête.
— Juste un, s'il vous plaît.
Elle sort le croissant avec une pince, le glisse dans un petit sac de papier qui n'est presque pas plus grand que lui. On paie quatre-vingt-quinze centimes. On sort. Le sac, tiède, tient dans le creux de la main.
Dehors, la rue commence à peine. Un livreur décharge des cagettes devant le primeur ; le rideau de fer du tabac remonte par à-coups, en grinçant. Il est sept heures et quart. Les gens qu'on croise à cette heure-là ont tous un sac de papier ou une baguette, et marchent du même pas un peu raide, celui des matins frais.
Acheter un seul croissant est un geste plus précis qu'on ne croit. Il dit qu'on ne se prépare pas un copieux petit-déjeuner familial, qu'on ne reçoit personne, qu'on s'offre, au lieu de cela, un seul plaisir bien défini. Le sac de papier sait porter ce croissant unique sans le froisser. La boulangère, sans rien dire, l'a compris.
Elle a l'habitude. À cette heure, ceux qui viennent seuls achètent pour eux seuls : un pain aux raisins pour l'infirmière qui sort de garde, une brioche pour l'homme du kiosque, un croissant pour celui qui hésitait sur le seuil. Elle connaît ces commandes minuscules, les pièces comptées dans la paume, les « bonne journée » échangés sans y penser.
Derrière nous, dans la file, une femme commande six croissants, quatre pains au chocolat et une baguette pas trop cuite. On reconnaît ce matin-là, celui des tables longues, des enfants qui se disputent la confiture, des miettes partout sur la nappe. On l'a connu. Il n'a rien de supérieur ni d'inférieur à celui-ci. Il est seulement plus bruyant, et l'on y goûte moins ce qu'on mange.
Car un croissant seul se mange avec attention. On remarque la croûte qui se brise en écailles fines, le feuilletage qui cède en spirale, le beurre qui laisse sur les doigts une brillance légère. On ramasse les éclats tombés sur le papier, du bout de l'index humecté. Il n'y a personne pour voir ce geste, et c'est bien pour cela qu'on se le permet.
Sur le chemin du retour, on en mange déjà un coin, debout sur le trottoir. Le reste, on le pose à côté de la tasse en arrivant chez soi. Il aura tenu, du comptoir à la cuisine, à peine cinq minutes — et ces cinq minutes-là, par leur exactitude, auront mieux ouvert la journée qu'aucun programme.