Colonne
CLXIX.

Les serrures rétives

On glisse la clé. On tourne. Rien ne vient. On la retire, on la remet, on essaye dans l'autre sens. Au troisième essai, la serrure cède. C'est, à présent, presque toujours ainsi. La clé, comme la serrure, a vieilli : les dents ne mordent plus exactement le pêne.

La clé elle-même porte la trace de ces années. Le laiton a pâli là où le pouce appuie ; les arêtes, autrefois vives, se sont arrondies comme celles d'un galet. Elle pend au même anneau que deux autres clés dont on a oublié l'usage, et qu'on n'ose pas retirer, au cas où.

Avec le temps, on apprend l'angle exact qu'il faut. Légère bascule à droite, pression dans le bas, traction au moment du déclic. Le geste, juste, prend trois secondes. Un visiteur peinerait beaucoup plus.

On s'en aperçoit le jour où l'on confie ses clés. Il faut alors traduire en mots ce que la main fait seule. « Tu la soulèves un peu, tu forces vers le bas, et surtout tu ne tires pas trop tôt. » L'autre hoche la tête, répète, n'a rien compris. Le soir, un message arrive : il est resté dix minutes sur le palier avant d'entrer. On s'en excuse, et l'on éprouve en même temps, sans se l'avouer, une petite fierté de propriétaire.


Les serrures rétives, comme les portes qui ferment mal, font, dans une maison, partie des petits accords privés. Elles distinguent les habitants des visiteurs. Elles obligent, au seuil, à un geste appris qu'aucun bricoleur n'enseignerait. La maison, derrière sa porte, sait reconnaître qui sait l'ouvrir.

Le geste se fait même dans le noir. Rentrant tard, la minuterie de l'escalier éteinte, les bras chargés de sacs, on trouve la serrure à tâtons, du bout de la clé, comme on chercherait une prise derrière un meuble. On bascule, on presse, on tire. La porte s'ouvre. Le corps a retenu ce que l'esprit serait incapable de décrire.


Un soir, la serrure cédera tout à fait. Il faudra changer le barillet. La nouvelle serrure tournera d'un seul mouvement, sans hésitation. On gagnera trois secondes par jour. On perdra, sans s'en plaindre, le petit rituel d'entrée qu'on aura, à son insu, accompli pendant douze ans.

L'ancien barillet, on le gardera dans un tiroir, avec sa clé, sans raison. Il n'ouvrira plus rien. Parfois, en cherchant un tournevis, on le retrouvera, on le soupèsera, et la main, d'elle-même, esquissera encore la petite bascule à droite.