Colonne
LXXVIII.

Regarder de vieilles photographies

Une boîte à chaussures, deux ou trois enveloppes en kraft. On déverse l'ensemble sur la table de la cuisine. Les photos glissent en éventail, dans le désordre des années. Ici, un mariage de 1972 ; là, un anniversaire d'enfant ; là encore, une plage qu'on ne reconnaît pas tout de suite.

Ce qu'on cherche, en les regardant, ce n'est pas tant le souvenir précis de la scène — souvent on ne s'en souvient pas — que les détails qu'on n'avait pas vus à l'époque. Le motif de la nappe, la coupe des cheveux d'un cousin, la marque de cigarette posée sur la table. Ce sont eux qui, dans la photo, ont le mieux vieilli.

Les tirages eux-mêmes ont leur âge. Les plus anciens, aux bords dentelés, ont pris une teinte sépia, ou ce gris argenté qui change selon l'angle. Ceux des années soixante-dix ont viré à l'orangé, comme si tous les étés de la décennie avaient eu lieu sous le même ciel de fin d'après-midi. Au dos, une écriture à l'encre bleue indique parfois un lieu, un prénom, une date ; le plus souvent, rien. On retourne la photo par habitude, et l'on reste un moment devant ce dos blanc qui ne dira jamais le nom du petit garçon du premier rang.

Il arrive aussi qu'en regardant les vieilles photographies, on entende des musiques. Pas celles qui jouaient vraiment ce jour-là, qu'on ignore, mais celles que l'époque fait remonter d'elle-même : un air d'accordéon pour le mariage, une chanson de variétés pour la plage, avec le grésillement d'un transistor posé sur la serviette. Les images sont muettes, et l'on s'empresse de leur rendre un son. On fredonne sans s'en apercevoir. Quelqu'un, de l'autre côté de la table, reprend le refrain et se trompe dans les paroles.


On s'attarde sur les visages des morts. Ils sont jeunes, sur ces photos ; ils sourient sans savoir. On les regarde avec une tendresse qu'on n'aurait pas eue de leur vivant. Ils n'ont plus, à présent, aucun défaut. La photographie a fait ce travail patient de désarmer les rancunes.

Il y a aussi les inconnus. Un homme en costume, au fond d'une noce, dont personne autour de la table ne se rappelle le nom. Une femme qui tient un enfant par la main sur une jetée, et dont on ne sait plus si elle était une voisine ou une tante par alliance. On avance des hypothèses, on compare les mentons, on téléphone à quelqu'un qui pourrait savoir et qui ne répond pas. Ils resteront dans la boîte, à leur place, membres d'une famille qui les a oubliés sans cesser de les garder.

On range les photos en désordre dans la boîte. On se promet de les classer un jour. On ne le fera pas. Tant mieux : c'est le désordre, justement, qui permet de retomber par hasard, dans quinze ans, sur un cliché qu'on avait oublié, et de retrouver, en deux secondes, tout un dimanche d'été qu'on croyait perdu.