Colonne
CXIII.

Les orages d'été

Le ciel, à cinq heures, s'est éteint d'un coup. Une lumière jaune, presque verte, monte de l'ouest. Le vent tourne. On entend, très loin, un premier roulement sourd. Sur la table dehors, le napperon se soulève. Les chats rentrent en courant.

L'orage d'été ne tombe pas sans s'annoncer. Pendant une demi-heure, il avance comme une procession lente. Le ciel devient noir au nord, le tonnerre se rapproche par paliers, l'air se charge d'une électricité qu'on sent dans les bras. On ferme les volets, on rentre le linge, on remplit un verre d'eau qu'on n'aura pas le temps de boire.


Quand il éclate enfin, c'est avec un soulagement presque physique. La pluie tombe drue, en barres obliques. Les gouttières débordent. Le thermomètre, en cinq minutes, perd dix degrés. La maison, jusque-là étouffante, se met à respirer.

On compte les secondes entre l'éclair et le tonnerre, comme on l'a appris enfant, sans plus savoir très bien par combien il faut diviser. Un, deux, trois — le coup tombe, sec, tout près, et fait vibrer les vitres. Le plafonnier vacille, s'éteint, revient. Quelqu'un, dans la maison, va chercher les bougies dans le tiroir du buffet, par précaution, et les pose sur la table sans les allumer.

On se tient alors devant la porte-fenêtre entrouverte, à la limite exacte de la pluie. Les éclaboussures atteignent le seuil, mouillent le bas du pantalon. Le jardin a disparu derrière un rideau gris où l'on ne distingue plus que la masse sombre du tilleul, secouée comme un drap. Il y a, à regarder cela depuis l'abri, un contentement très ancien, celui des cabanes et des préaux.

L'orage dure une demi-heure. Puis le tonnerre recule, s'éloigne vers l'est. Une lumière neuve revient par les fenêtres. Sur la terrasse mouillée, les feuilles arrachées tapissent les dalles. L'air, à présent, sent la pierre qui refroidit et la terre qui se rouvre ; on sort, pieds nus, vérifier le jardin.


Les dégâts sont modestes. Une branche du cerisier pend, à demi rompue. Le seau oublié au fond du jardin est plein à ras bord, et un insecte s'y débat à la surface. Les escargots, sortis de nulle part, traversent l'allée avec une lenteur que plus rien ne presse. Chez les voisins, une porte s'ouvre aussi ; on échange, par-dessus la haie, deux phrases sur la grêle qui n'est pas venue.

Le soir, on dînera dehors malgré les chaises humides. L'air aura gardé cette fraîcheur lavée qui ne dure qu'une nuit. Demain, la chaleur reviendra, la terre redeviendra dure, et l'on recommencera à guetter, vers cinq heures, la lumière jaune du côté de l'ouest.