Colonne
LXX.

L'odeur des vieux livres

On ouvre un volume qui n'a pas servi depuis vingt ans. Un nuage très fin monte de la reliure, mêlé à un parfum de papier jauni, de colle ancienne, peut-être d'un peu d'humidité du grenier. On respire. La page, elle, est à peine altérée : les caractères restent nets.

Cette odeur est l'une des plus instables qui soient. Elle dépend du papier, de l'encre, du lieu où le livre a vieilli : une cave n'a pas la même mémoire qu'un salon ; une chambre fumée diffère d'une bibliothèque aérée. Chaque livre garde, dans ses fibres, la trace exacte des conditions de sa survie. C'est un climat condensé.

Son origine, pourtant, peut se dire sans se faire chimiste. Le papier des livres ordinaires, tiré du bois, se défait très lentement. La lignine qu'il contient, cette matière qui tenait l'arbre debout, se décompose avec les années et libère une note légère, vanillée, parfois proche de l'amande. La colle des reliures, l'encre, le carton des plats vieillissent à leur tour et ajoutent leur part, plus sourde. Dans les greniers, l'humidité des hivers et la chaleur des étés sous les tuiles font le reste : ce fond de moisi doux, un peu poussiéreux, qui demeure aux doigts. L'odeur des vieux livres n'est rien d'autre que celle du temps qui travaille le papier.


Je me souviens d'un grenier, chez une grand-tante, où l'on montait par une échelle de meunier. On poussait la trappe de l'épaule, et une odeur de vieux livres sortait du grenier avant même qu'on ait passé la tête : une odeur tiède, épaisse, de papier, de poutres et de souris. Les livres étaient rangés dans des cageots à pommes, debout, serrés, les dos décolorés par la lumière d'une seule lucarne. Il y avait des romans à couverture jaune, des almanachs, des livres de prix aux tranches dorées, avec, collée à l'intérieur, une étiquette au nom d'un écolier mort depuis longtemps.

On en tirait un au hasard, on soufflait sur la tranche. Les pages du milieu, protégées par les autres, étaient restées presque blanches ; les premières avaient pris la couleur du thé. On lisait trois lignes à genoux sur le plancher, dans la poussière éclairée, puis on redescendait avec le livre sous le bras, et l'odeur du grenier descendait avec lui, pour plusieurs jours.


Les libraires de livres anciens savent cela par cœur. Ils sentent un volume avant de l'ouvrir, devinent en deux secondes si on l'a fumé contre, si on l'a lu en mangeant, s'il a passé deux hivers dans une cave inondable. Eux ne voient pas le livre : ils le respirent.

Quand on referme l'ouvrage, l'odeur reste un moment dans la pièce. On la perd ensuite, peu à peu ; on l'oublie. Mais qu'on ouvre la même page, dix ans plus tard, et elle est là encore, identique, comme si elle avait simplement attendu, patiente, qu'on revienne la chercher.