Colonne
XLIX.

La nostalgie des lieux qu'on n'a pas connus

Une photographie, en noir et blanc, accrochée dans le couloir d'une maison amie : un café, dans une ville inconnue, à une époque qui n'est pas la nôtre. Le patron, en tablier, sourit sans regarder l'objectif. Trois clients sont attablés. Une horloge, derrière le comptoir, marque trois heures vingt. On s'arrête devant l'image plus longtemps qu'il ne faudrait.

On éprouve, parfois, le manque très net d'un lieu où l'on n'a jamais mis les pieds. Une ville découverte par un livre, un quartier connu seulement par une vieille gravure, une cuisine de ferme entrevue dans un film : on a, pour ce lieu, une nostalgie aussi précise que pour le jardin où l'on a grandi. Ce sentiment n'a guère de nom en français. Il existe pourtant.

Certains, depuis peu, l'appellent « anémoïa », d'un mot forgé de toutes pièces sur des racines grecques, pour dire la nostalgie de quelque chose qu'on n'a pas connu. Le mot est récent, un peu savant, et l'on hésite à le prononcer à voix haute. Il a du moins le mérite d'avouer que la chose est commune. On n'est pas seul à regretter des tramways qu'on n'a jamais pris, un bal de quartier dont on ne connaît que la musique, une époque où l'on n'était pas né. Ce regret ne s'appuie sur aucun souvenir ; il n'en est pas moins exact. Il a ses couleurs, ses odeurs supposées, l'heure du jour où il revient le plus volontiers.


Il vient peut-être de ce que nous ne sommes pas tout entiers contenus dans notre biographie. Quelque chose en nous appartient à des lieux dont nous n'avons aucune mémoire personnelle, mais qui nous correspondent, qui auraient été à notre mesure, où l'on aurait été heureux d'avoir vécu. On les reconnaît au premier coup d'œil, sans pouvoir les nommer.

On ne les visitera pas. Soit ils n'existent plus, soit ils n'ont jamais existé tout à fait dans la forme dont on les rêve. Cette absence ne nous prive de rien : elle nous offre, à bon compte, le luxe d'une seconde vie possible, plus secrète que la première, que personne ne pourra jamais nous prendre.


Il existe une variante plus cruelle de ce sentiment : la nostalgie d'un lieu qu'on a connu, mais qui a changé au point de ne plus se ressembler. On revient dans la rue de son enfance. La boulangerie est devenue une agence immobilière, le terrain vague un immeuble aux balcons de verre, la mercerie un local aux vitrines blanchies à la craie. Le tracé des trottoirs est le même, le nom de la rue aussi ; tout le reste a été remplacé, pièce à pièce, sans que personne ait prévenu. On marche dans un décor dont on connaît le plan par cœur et dont on ne reconnaît plus rien.

Alors les deux nostalgies se rejoignent. Le lieu qu'on a connu passe, à son tour, du côté des lieux qu'on n'a pas connus : il n'existe plus que sur quelques photographies, et dans la mémoire de rares témoins qui ne s'accordent pas tout à fait sur la couleur de la devanture. Un jour, quelqu'un s'arrêtera peut-être, dans un couloir, devant une image de cette rue telle qu'elle était, et éprouvera pour elle le manque très net d'un endroit où il n'aura jamais mis les pieds.