Colonne
CLXVI.

Les murs blancs

Un mur peint en blanc, sans rien dessus, dans la chambre du fond. Quatre mètres sur trois, ni cadre, ni étagère, ni interrupteur. Une porte à droite, une plinthe en bas. Rien d'autre. La lumière, à dix heures du matin, l'éclaire d'une nappe égale.

On n'accroche rien à ce mur. On en a, depuis longtemps, l'intention : y mettre une gravure, une photographie, peut-être un calendrier. À chaque fois, on renonce. Le mur, comme tel, satisfait quelque chose en soi qu'aucun objet n'arriverait à compléter.

Il n'a pas toujours été ainsi. À l'emménagement, il portait les marques des occupants précédents : six trous de clous, un rectangle plus clair à hauteur d'yeux, une trace de ruban adhésif près de la porte. On a rebouché, poncé, passé deux couches. Pendant quelques jours, on devinait encore les points d'enduit sous la peinture fraîche. Puis ils ont disparu, et le mur a cessé de raconter qui avait vécu là.


Un mur blanc bien orienté tient lieu de tableau. Au cours d'une journée, la lumière s'y déplace, dessine des angles, fait monter une couleur tirant vers l'ocre à six heures du soir. Aucune œuvre suspendue n'aurait ce rythme. L'objet accroché fige une image ; le mur, lui, en présente une nouvelle toutes les deux heures.

L'hiver, quand le soleil descend bas, l'ombre d'un arbre de la cour vient s'y poser vers trois heures. Les branches nues s'y dessinent avec une netteté de lavis, remuent un peu quand le vent se lève, s'allongent, puis s'effacent d'un coup lorsque le soleil passe derrière l'immeuble d'en face. Personne n'a peint ce motif. Il revient pourtant chaque jour, à peu près à la même heure, tant que durent les beaux froids.

On a pensé, un temps, à y écrire un texte. Quelques mots d'un poème, tracés au pinceau en lettres fines, à la manière de ces citations qu'on voit dans certaines maisons. On avait même choisi la phrase. Mais un texte sur un mur blanc se lit une fois, deux fois, puis ne se lit plus : il devient une décoration. Le mur nu, lui, ne s'use pas à être regardé. Il laisse chaque jour la place à une phrase qu'on n'écrit pas.

Les visiteurs le remarquent, parfois. Ils disent qu'il manque quelque chose, qu'on pourrait mettre là une grande affiche, un miroir. On acquiesce poliment. On ne sait pas bien leur expliquer que le manque est précisément ce qu'on a voulu garder.

Les pièces qu'on aime le mieux, à la longue, sont celles qui en gardent un. Pas tous les murs — un seul suffit. Il offre, dans l'épaisseur de la maison, une respiration que les murs occupés ne savent plus donner.