Sur la départementale, à la sortie d'un virage, une maison apparaît à droite, plantée contre la route, ses fenêtres donnant directement sur la chaussée. Une lampe est allumée au rez-de-chaussée. On voit, en passant à soixante, une silhouette à la cuisine. C'est tout : deux secondes de vie d'inconnus.
Ces maisons-là m'ont toujours fasciné. Elles n'ont aucune intimité : tous les passants, à toute heure, voient un peu de ce qui s'y passe. On entre, par la fenêtre, dans la cuisine de gens dont on ne saura jamais le nom. La vaisselle sur l'évier, le calendrier au mur, le chat sur le rebord — autant de détails livrés sans qu'on les ait demandés.
Le jour, elles se taisent. Les volets sont mi-clos, les vitres renvoient le ciel, et l'on ne voit qu'une façade grise, un banc contre le mur, un compteur électrique dans sa niche, une boîte aux lettres qui penche sur son piquet. C'est le soir qu'elles s'ouvrent, quand l'intérieur devient plus clair que la route. La maison s'éclaire comme une scène dont les acteurs auraient oublié la salle.
Je me demande, en passant, comment on vit dans ces maisons. Sans doute s'habitue-t-on. On finit par tirer les rideaux tôt, ou par ne plus se préoccuper du regard. Le grondement des camions devient le bruit du salon ; les phares qui balaient le plafond, le mouvement ordinaire d'un soir.
Il m'arrive de m'imaginer de l'autre côté de la vitre, assis à cette table, une assiette devant moi. Une voiture passe. Je vois ses phares grandir, puis ses feux rouges s'éloigner vers le virage. À l'intérieur, quelqu'un m'a peut-être aperçu, une fraction de seconde. Je ne le saurai pas. Je reprends ma soupe.
Certaines de ces maisons reviennent d'année en année, sur la route des vacances. On les attend sans le dire, et l'on serait déçu de les manquer. Enfant, à l'arrière, on guettait la maison aux volets bleus après le passage à niveau, celle qui avait une balançoire dans un jardin minuscule, coincé entre le mur et le fossé. Un été, la balançoire n'y était plus. Un autre, un panneau « à vendre » pendait au portail. On n'a jamais su ce qui s'était passé ; on a seulement suivi, à travers la vitre, une histoire dont on ne connaissait que les images.
Cinq cents mètres plus loin, on a déjà oublié la maison. On l'aura, dans la mémoire, comme une image de quelques secondes — une lampe, une silhouette, une vie qu'on aura frôlée sans y entrer. Ces frôlements sont, en fin de compte, la part la plus dense d'un long trajet en voiture.