Un livre de poche, posé sur le banc d'un square, signet à la moitié. Personne autour. On s'approche, on hésite à le prendre. Le titre est doux, le nom de l'auteur familier. On s'assied à côté, sans y toucher, en se disant que le propriétaire reviendra peut-être.
Il ne reviendra pas. Les livres oubliés sur un banc ne le sont pas tout à fait par hasard : on est plus distrait qu'à l'ordinaire en sortant d'une bonne lecture, on se lève, on marche, on ne s'aperçoit qu'à dix mètres de l'oubli, on hésite, on se dit que cela vaut sans doute mieux. Le livre, en restant, fait peut-être une rencontre.
Il arrive aussi que le livre n'ait pas été oublié du tout. Certains déposent exprès des livres sur les bancs, dans les gares, sur le rebord d'une fontaine, avec un mot glissé sous la couverture : « Ce livre est libre, prenez-le. » On appelle cela, d'un mot anglais un peu raide, le « book-crossing ». L'idée est simple : un livre qu'on a fini n'a rien à faire sur une étagère, il doit continuer sa route. On le confie au hasard comme on lâcherait un ballon.
Les boîtes à livres ont donné à cet usage une adresse. On en voit au coin des squares, anciennes cabines téléphoniques ou petites armoires vitrées montées sur un poteau. On y trouve des guides de voyage périmés, des romans policiers aux pages gonflées par la pluie, un manuel de chimie, parfois un recueil de poèmes qu'on n'attendait pas. Mais la boîte a quelque chose d'organisé, presque de municipal. Le livre posé seul sur un banc garde, lui, toute l'ambiguïté d'une rencontre : on ne sait jamais s'il est offert ou perdu.
On finit par le prendre. L'usage de la page suivante donne une marque très précise du lecteur précédent : où il en était, à quelle vitesse il lisait, ce qui semblait l'avoir retenu. On ne va pas, à présent, le lire à sa place. On le prend chez soi, on le pose sur l'étagère. On attendra un jour où l'on ait, soi, la disponibilité que demande ce livre.
Avant de le ranger, on le feuillette un peu. Un ticket de caisse est glissé vers la fin, celui d'une boulangerie, dans une ville où l'on n'est jamais allé. Un mot est souligné au crayon, page quarante. Rien de plus. Ces traces ne disent presque rien du lecteur précédent, et c'est justement ce presque rien qu'on garde.
On se retourne, en quittant le square. Le banc, à présent, est vide. Aucune trace de l'incident. On part avec, dans le sac, un petit secret qui aura voyagé sans bruit du banc à l'étagère. On ne dira à personne, peut-être jamais, comment ce livre est arrivé chez nous.