Le wagon vibre légèrement, à intervalles réguliers, sur les joints des rails. Le livre est posé sur la tablette, ou tenu à deux mains, calé contre les genoux. Au-dessus de la page, par la fenêtre, défilent des champs, des hangars, le pignon d'une ferme. On relève la tête une seconde, on retourne à la phrase.
Le train rend, à la lecture, une qualité particulière. On lit autrement : plus posément, sans qu'aucune sollicitation domestique vienne interrompre. La pièce, qui est ici un wagon, est entièrement consacrée à ce qui se passe entre la page et soi. Les autres voyageurs, occupés à leurs propres mondes, ne dérangent pas. Ils ajoutent, par leur présence silencieuse, à la concentration.
J'ai pris l'habitude de garder dans mon sac un livre qu'on ne lit qu'en train. Il ne quitte pas la poche avant, et je ne l'ouvre jamais ailleurs. Ce sont, en ce moment, les Vies et doctrines des philosophes illustres de Diogène Laërce, dans une édition de poche épaisse comme une brique. Chaque jour, entre deux gares, j'en lis un passage, rarement plus. Une vie, ou la moitié d'une vie. Thalès qui tombe dans un puits en regardant les étoiles ; Diogène le Cynique qui prie Alexandre de s'ôter de son soleil.
Ce livre-là se prête à la lecture quotidienne comme peu d'autres. Les chapitres sont courts, décousus, pleins d'anecdotes dont on ne sait jamais si elles sont vraies. On peut s'interrompre n'importe où sans rien perdre, et reprendre le lendemain sans avoir à se souvenir de rien. Il en reste pourtant, au bout des semaines, une sorte de compagnie : celle de ces hommes anciens qui marchaient beaucoup, discutaient sous des portiques, et n'avaient jamais de train à prendre.
Certaines pages se lisent mieux en train qu'à la maison. Les passages descriptifs, surtout, qu'on aurait trouvés longs assis dans un fauteuil, prennent ici un rythme juste : la phrase coule comme le paysage, parfois interrompue par un tunnel, parfois freinée par un ralentissement. On lit, et on est lu en même temps par ce qui passe dehors.
Il arrive qu'on manque une gare à force de lire. Plus souvent, on lève les yeux juste à temps, alerté par une voix qui écorche, dans le haut-parleur, le nom d'une ville. Ce réveil brusque a quelque chose de très doux : on revient d'Athènes ou de Corinthe pour trouver, sur le quai, un distributeur de boissons et un homme qui fume sous l'auvent.
À l'arrivée, on relève la tête. On a parcouru cent pages, ou cinquante, ou trente — peu importe. La distance lue et la distance roulée se sont confondues. On descend du train comme on sortirait d'un livre : en gardant, pour quelques minutes, un peu de son climat collé à soi.