Colonne
LIII.

Les inconnus qui lisent dans le métro

Une femme, debout contre la porte du wagon, tient un livre de poche replié sur lui-même, dos cassé, comme on l'aurait fait pour gagner une main. Elle lit malgré les secousses, malgré la lumière mal placée, malgré le voisin qui parle fort. Sa concentration est une petite prouesse domestique que personne ne remarque.

On essaye toujours, en passant, de lire le titre. C'est une indiscrétion banale, presque charmante. On y arrive rarement : la couverture est repliée, le titre coupé en deux par un pouce, l'angle est mauvais. On glane une syllabe. On la garde sans savoir qu'en faire.

Quand on y parvient, c'est une joie disproportionnée. On reconnaît un roman qu'on a aimé, et l'on éprouve pour l'inconnue une sympathie immédiate qu'on se garde bien de manifester. On voudrait savoir où elle en est, si elle a passé le chapitre de la gare, si elle pleurera à la fin comme on a pleuré. On ne dit rien. On suit seulement, sur son visage, l'avancée d'une histoire qu'on connaît déjà.

D'autres fois, le titre est inconnu, et le nom de l'auteur aussi. On le retient, on se promet de le chercher. On l'a oublié deux stations plus loin. Il reste le souvenir d'une couverture bleue, d'un mot étranger, d'un visage penché qui semblait y trouver quelque chose.


Les lecteurs du métro forment, dans la foule transportée, une espèce à part. Ils ne lèvent la tête qu'aux stations, pour vérifier le nom sur le quai, et la rebaissent aussitôt. Ils descendent en marquant la page d'un doigt ; sur l'escalier roulant, ils trouvent le moyen de lire encore deux lignes avant de sortir au jour.

Certains lisent en souriant, d'autres en fronçant les sourcils, comme s'ils discutaient avec quelqu'un. Un homme, une fois, a refermé son livre d'un coup sec à la station Bastille et l'a gardé sur ses genoux, les yeux fixés sur la vitre noire. Je n'ai jamais su ce qu'il venait de lire. Je l'ai un peu envié.

Il y a aussi ceux qui lisent sur un écran, et dont on ne saura jamais rien. Leur attention est la même, mais elle ne laisse rien voir : pas de titre, pas d'épaisseur, pas de signet qui avance. On les devine lecteurs à l'immobilité de leur pouce, à ce léger retard qu'ils mettent à descendre.

Je me dis parfois qu'ils ont, sur ceux qui regardent dans le vide, un léger avantage : ils auront, à la sortie, vingt minutes de lus pour rien. Le tunnel ne leur aura rien volé. Ils en ressortent plus riches que le matin, d'une richesse à peine plus grande qu'une poignée de phrases — mais une poignée, c'est déjà beaucoup.