Colonne
CLXII.

Les fenêtres devant lesquelles on s'arrête

Celle du palier, qui donne sur les toits. On y pose, en passant, la main sur l'appui : la pierre est fraîche, même en plein été. On regarde une minute, sans plus, l'ardoise du voisin d'en face, la cheminée qui ne fume plus depuis dix ans, la pie qui se tient parfois sur le faîtage.

Celle de la cuisine, au-dessus de l'évier. On y lève les yeux entre deux assiettes, l'eau qui coule encore. Elle ne montre qu'un bout de cour, un tuyau de descente, le rebord d'une fenêtre voisine où sèche un torchon à carreaux. On connaît ce torchon. On remarque le jour où il n'est pas là.

Celle de la chambre d'amis, qu'on n'ouvre presque jamais. On y entre pour chercher une couverture, un carton ; on ressort dix minutes plus tard sans la couverture. Elle donne sur la cour d'une école. À la récréation, le bruit monte jusqu'à elle par vagues, puis la cour se vide d'un coup, et l'on reste à regarder les marelles tracées à la craie sur le bitume.


Il y a, dans chaque maison, deux ou trois fenêtres comme celle-là. Pas les plus belles. Pas les mieux placées. Celles que les pas, sans qu'on les ait éduqués, finissent par ralentir. On ne sait pas pourquoi on s'y arrête. La main, sur l'appui de pierre fraîche, le sait peut-être ; pas nous.

La grande baie du salon, à l'inverse, on ne s'y arrête jamais. Elle a été voulue pour la vue, payée pour elle, mesurée au centimètre. On la montre aux invités. Mais ce qu'elle offre est trop complet, trop disposé : cela n'a besoin de personne. Les petites fenêtres ne donnent qu'un fragment, et c'est peut-être ce fragment qui retient — un angle de toit, un morceau de ciel découpé, de quoi laisser au regard le soin de finir lui-même le paysage.


On emporte ces fenêtres quand on déménage. Pas les châssis, bien sûr ; le geste. Dans l'appartement neuf, pendant des semaines, on ralentit au mauvais endroit, devant un mur, là où il aurait dû y avoir une ouverture. Puis, un matin, sans qu'on l'ait cherché, la main se pose sur un autre appui. Derrière la vitre, le zinc d'une gouttière, une antenne, un marronnier dont on ne connaît pas encore les saisons. La maison vient de nous désigner sa fenêtre.

Il arrive qu'on repense à celles d'avant. À la fenêtre du palier, surtout, avec sa pie et sa cheminée éteinte. Quelqu'un d'autre, aujourd'hui, monte cet escalier. On aimerait savoir s'il s'arrête au même endroit, si sa main a trouvé, elle aussi, la fraîcheur de la pierre. On ne le saura pas. On espère seulement, sans trop y croire, qu'il ralentit.