Colonne
LXI.

Les femmes qui tricotent dans le train

Sur la banquette d'en face, deux aiguilles d'acier croisent un fil de laine bleu nuit. Les doigts de la femme avancent sans regarder, à une vitesse régulière, presque indifférente. La pelote, posée sur ses genoux dans un petit sac de toile, tourne légèrement à chaque maille. Le wagon bouge ; le tricot non.

C'est un travail qui ne demande pas le regard. Elle lit l'instant, par la fenêtre, sans cesser de tricoter. Une vallée passe, un viaduc, une gare ignorée. La maille suivante vient quand même, sans qu'aucun calcul l'ait précédée. Le tricot connaît le chemin du tricot.

On essaie de deviner ce qu'elle fabrique. Une manche, peut-être, à en juger par la forme qui s'évase lentement sous les aiguilles. Ou une écharpe, qui ne sera reconnaissable qu'à la fin. La pelote est déjà entamée de moitié ; un petit compte-rangs en plastique, enfilé au bout d'une aiguille, affiche un chiffre qu'elle seule sait lire. De temps en temps, elle s'arrête, compte les mailles du bout de l'index, reprend.


On dit que ce métier des doigts repose la tête. C'est sans doute moins exact que cela : il occupe une part précise de l'attention, et laisse les autres parts libres. La femme tricote, regarde dehors, écoute une voix dans un casque, et elle est, en même temps, à trois endroits.

Les voisins de banquette l'observent à la dérobée. Le cliquetis des aiguilles, très doux, se mêle au roulement du wagon. Il a quelque chose d'apaisant, comme le tic-tac d'une horloge dans une pièce où l'on attend. Un enfant, de l'autre côté du couloir, a cessé de s'agiter pour suivre le fil des yeux. Il ne comprend pas comment la laine devient étoffe ; personne, à vrai dire, ne le comprend tout à fait en regardant.

On voyait autrefois davantage de tricoteuses dans les trains, dans les salles d'attente, sur les bancs des jardins publics. Elles se sont faites plus rares, puis sont revenues autrement : des jeunes femmes, quelques hommes aussi, qui ont appris sur des vidéos et tricotent des bonnets aux couleurs vives. Le geste, lui, n'a pas changé. Il a traversé les générations sans perdre un seul de ses mouvements, ce passage de la boucle par-dessus la pointe, ce petit tour de poignet qui fait tomber la maille.

Le train arrive en gare. Elle pique les aiguilles dans la pelote, glisse le tout dans son sac, descend. L'ouvrage, qui aura grandi pendant le trajet d'une bonne main, attendra patiemment le prochain. Il existe ainsi, par tout le pays, une trame ininterrompue : à chaque heure du jour, dans un train ou dans un autre, une femme avance la sienne.