Il vient dîner pour la première fois depuis 2016. Dix ans. À table, on commence par les nouvelles — le travail, les enfants, la mère qui est partie. Puis, au dessert, sans qu'on l'ait décidé, l'un de nous deux relance un sujet qu'on n'avait pas fini en 2016. La phrase rouvre le sujet exactement à l'endroit où il s'était interrompu.
Ce sujet touchait à la manière dont on choisit un métier, ou dont il nous choisit — quelque chose de cet ordre, que nous n'avions jamais su formuler tout à fait. Nous l'avions laissé un soir sur le trottoir, devant sa voiture, parce qu'il était tard et qu'il avait de la route. Il y avait eu une dernière phrase, lancée par-dessus le toit, à laquelle je n'avais pas répondu. C'est à cette phrase-là que je réponds, ce soir, en coupant la tarte.
Certaines conversations ne meurent pas : elles s'endorment. On en ferme un chapitre ; on en ouvre un autre dix ans plus tard, à la page suivante. Aucun des deux n'a oublié où l'on en était. L'autre nous est, sur ce sujet précis, plus présent que beaucoup d'amis qu'on voit toutes les semaines.
Les autres convives ne comprennent pas tout de suite. Ils voient deux personnes qui, d'un coup, parlent plus vite, se coupent la parole, s'accordent sur des prémisses que personne n'a entendues. Quelqu'un sourit, se lève, débarrasse les assiettes sans rien dire, et nous laisse à notre vieux chantier.
Il faut, pour entretenir une conversation de ce type, qu'elle ait été, à l'origine, vraiment partagée. Les conversations légères ne se rendorment pas : elles s'éteignent. Celles qui traitent de quelque chose que l'on cherche tous les deux, à tâtons, peuvent attendre. La question reste ouverte ; l'un de nous deux, un jour, en aura une nouvelle pièce ; il la rapportera.
Entre-temps, chacun a vécu de son côté des choses qui n'avaient rien à voir avec la question, et qui pourtant y répondaient en partie. Un deuil, un déménagement, un livre lu par hasard dans une salle d'attente. On s'aperçoit, en parlant, qu'on a rangé tout cela sans le savoir dans le dossier ouvert des années plus tôt. Le temps n'a pas interrompu la conversation : il l'a nourrie en silence.
Vers onze heures, la discussion ralentit. On n'a rien résolu, et l'on ne s'y attendait pas. Il reste, au fond des tasses, un peu de café froid, et sur la nappe des miettes disposées comme une carte que personne ne saurait lire.
On se quitte vers minuit. On se promet de ne pas attendre dix ans la prochaine fois. On sait que ce sera probablement quatre, ou sept. Cela ne change rien. La conversation, à présent, est de nouveau en cours. Elle attendra le prochain dîner sans nous reprocher de l'avoir laissée.