Colonne
CLXXIX.

Recevoir un compliment maladroit

Un voisin, dans l'escalier, me dit qu'il a vu, par hasard, un texte que j'avais écrit. Il cherche ses mots. Il aurait voulu, je le sens, dire quelque chose de juste ; il finit par dire que ça l'a surpris, qu'il ne s'attendait pas, que ce n'était pas mal écrit. Il sourit, embarrassé. Je le remercie d'une phrase un peu plate.

Les compliments maladroits valent souvent davantage que les compliments bien tournés. Celui qui a appris à formuler un éloge en deux phrases élégantes s'écoute parler. Celui qui n'a pas les mots, lui, met dans son embarras la marque qu'il pense vraiment ce qu'il essaye de dire. Le bafouillage est, à sa manière, une preuve.


On reconnaît, dans cette gêne, quelqu'un qui n'avait pas prévu de complimenter. Il était venu pour la lettre du syndic ou pour la fuite d'eau du troisième. Le sujet s'est introduit malgré lui. Il aurait préféré ne rien dire ; il a senti, sans doute, qu'il devait dire ; il a dit, mal.

Il faut avouer le reste. Depuis des semaines, ce texte était en ligne, et personne n'en avait parlé. Sans me l'avouer tout à fait, j'attendais un signe. Je voulais un compliment, petit, maladroit, peu importe la forme : seulement la preuve que quelqu'un, quelque part, avait lu jusqu'au bout. Il est venu de l'endroit le moins prévu, entre deux paliers, d'un homme en pantoufles qui tenait un sac de poubelle.

Ma réponse n'a pas été meilleure que son éloge. J'ai dit merci, puis « c'est gentil », puis quelque chose sur le temps qu'il faisait. Nous étions deux à ne pas savoir quoi faire de ce qui venait d'être dit. Il y a, dans ces échanges ratés, une égalité étrange : personne n'y brille, et c'est peut-être pour cela qu'ils sont sincères.

Le compliment retombe au pied de l'escalier. Personne, désormais, n'en parlera plus. Mais en remontant chez moi, je m'aperçois que je l'ai mieux entendu que beaucoup d'éloges plus articulés. Le voisin n'en saura jamais rien.


Les jours suivants, je me surprends à répéter ses mots. « Ce n'était pas mal écrit. » La phrase, à force, prend une couleur que son auteur ne lui avait pas donnée. Elle sonne comme une litote de paysan, de celles qui disent beaucoup en disant peu. Je sais bien qu'il ne l'entendait pas ainsi. Je la garde quand même.

Nous nous croisons, une semaine plus tard, devant les boîtes aux lettres. Il me salue comme avant, ni plus ni moins. Aucun de nous deux ne revient sur l'escalier. Je pense, en le regardant trier ses enveloppes, à tous les compliments que j'ai moi-même mal faits, à des amis, à des inconnus, en cherchant mes mots. J'espère qu'ils les ont reçus de la même façon.