Colonne
CXCV.

Ce qu'on ne fera plus

Apprendre une langue vivante en partant du début. Traverser à pied l'Italie du nord. Faire de la voile en solitaire. Reprendre du piano. Plusieurs choses que j'avais sincèrement projetées et que je sais, à présent, sans tristesse, que je ne ferai plus.

Lire Proust en entier, dans l'ordre, sans sauter les salons. Apprendre le nom des étoiles autrement qu'à partir de la Grande Ourse. Construire une bibliothèque de mes mains, avec des planches de chêne achetées chez un vrai menuisier. Tenir un herbier. Revoir chaque été la maison de l'enfance avant qu'elle soit vendue — elle l'est. Savoir faire le pain au levain, nourrir le levain, ne pas l'oublier au fond du réfrigérateur.


Ce savoir n'est pas la résignation. C'est, en réalité, un soulagement. Tant qu'une chose est inscrite dans le possible, elle pèse — il faudrait s'y mettre, on remet, on s'en veut. Le jour où on la décroche de la liste, l'agenda intérieur s'allège. La place ainsi libérée sert à d'autres choses, plus modestes, qu'on a effectivement la durée de faire.

La liste ne se raye pas d'un coup. Elle s'efface par plaques, comme une affiche restée trop longtemps au soleil. Un jour, on s'aperçoit qu'on n'a pas pensé à la voile depuis deux ans. On cherche ce qu'on ressent : rien, ou presque, une légère surprise. Le piano, lui, a résisté plus longtemps. Il a fallu le voir partir, un samedi, dans la camionnette d'un jeune couple qui l'avait trouvé par une petite annonce, pour comprendre que la question était close. Ils ont eu du mal à le faire passer dans l'escalier. J'ai tenu la porte.

Il reste, bien sûr, quelques objets témoins. Une méthode d'italien, premier volume, dont seules les douze premières pages sont cornées. Une carte de la Lombardie pliée selon un itinéraire qu'on n'a jamais suivi. Des chaussures de marche presque neuves. On ne les jette pas. On ne les regarde pas non plus. Ils ont pris, dans les placards, la place qu'occupent ailleurs les photographies de gens qu'on a perdus de vue.


Ce qui vient à la place est moins spectaculaire. Faire le tour du même quartier, chaque soir, et savoir à quelle fenêtre la lumière s'allumera la première. Apprendre, non pas une langue, mais une dizaine de mots de plus dans la sienne : le nom exact d'une moulure, d'un outil, d'un oiseau. Relire plutôt que lire. Écouter le piano des autres, par la fenêtre ouverte d'un rez-de-chaussée, une gamme reprise trois fois au même endroit.

L'ambition ne disparaît pas pour autant ; elle se ramène à sa mesure. Il y a, dans ce rétrécissement, une forme de précision que la jeunesse ne permettait pas. On sait désormais à peu près ce qu'on a le temps de faire, et l'on s'y emploie avec un soin qu'on n'aurait jamais eu pour les grands projets.