Colonne
CLXXIII.

Croiser un ancien camarade

Sur le marché, un samedi matin, devant l'étal du poissonnier. Il a vieilli — plus que moi, j'aime à le croire. Cheveux gris, un peu de bedaine, la même bouche tout de même. Trente ans que nous ne nous sommes pas vus. Il me reconnaît à la même seconde : nous nous saluons, embarrassés, ravis.

La dernière image que j'avais de lui datait de la bibliothèque universitaire, un après-midi de juin, la veille d'un examen. Je l'avais croisé entre deux rayonnages, un Barthes à la main — les Fragments d'un discours amoureux, dans une édition de poche déjà fatiguée. Il m'avait montré une page, à voix basse, en souriant de ce qu'il y trouvait. Je ne me souviens plus de la phrase. Je me souviens du crayon coincé derrière son oreille, de la lumière blanche des néons, et de l'impression d'avoir, l'espace d'une minute, un allié.

C'est ce garçon-là que je cherche, malgré moi, sous le visage du marché. Il est là, quelque part : dans un geste de la main, dans une façon de pencher la tête pour écouter. Mais il ne se montre pas plus d'une seconde, et l'autre reprend aussitôt sa place, celui qui regarde l'heure et compte sa monnaie.

La conversation, pendant cinq minutes, est faite de phrases sans surprises. Où habites-tu ? Tu es marié ? Combien d'enfants ? Ce que fait l'un, ce que fait l'autre. On échange des nouvelles d'amis communs dont on n'a, ni l'un ni l'autre, gardé le contact. La file, derrière nous, s'allonge.

Je voudrais lui demander s'il lit encore Barthes. La question me paraît soudain trop intime, presque déplacée, comme si l'on demandait à quelqu'un s'il prie encore le soir. Je ne la pose pas. Lui non plus ne parle pas de livres. Nous parlons de la retraite qui approche, du prix des loyers, d'une rue de notre ancienne ville qu'on a rendue piétonne.


Il propose qu'on prenne un café un de ces jours. On accepte. On échange un numéro. On sait, l'un et l'autre, qu'on ne s'appellera pas. Ce n'est pas un mensonge — c'est la convention exacte de ce genre de retrouvailles. Le café, si on le prenait, serait pire que la rencontre au poissonnier : il faudrait remplir une heure, et nous n'avons plus, en commun, qu'un quart d'heure.

Il achète ses moules, je prends mes harengs. Nous nous serrons la main une dernière fois. Avant de partir, il me dit :

— Tu n'as pas tellement changé.

Je souris, sans répondre. Nous partons dans des directions opposées, déjà presque rassurés que la rencontre soit derrière nous.


En rentrant, je cherche sur l'étagère mon propre exemplaire des Fragments. Il est là, coincé entre deux autres, la tranche jaunie. Je l'ouvre au hasard et je lis une demi-page debout dans le couloir, le manteau encore sur le dos. Ce n'est pas la phrase qu'il m'avait montrée ; je ne saurai jamais laquelle c'était. Je repose le livre. Les harengs attendent, dans leur papier, sur la table de la cuisine.