Colonne
CLXXVI.

Le moment où l'on accepte d'être en retard

On avait calculé vingt-cinq minutes pour faire le trajet. Au bout de quinze, il devient clair qu'on en mettra quarante. On regarde la montre une dernière fois. On range le téléphone. La tension du retard cède d'un coup, comme un ressort qui aurait fini sa course.

Cette bascule a sa propre douceur. Tant qu'on a cru pouvoir rattraper, on a marché plus vite, on a respiré plus court, on a maudit les feux. À partir du moment où le retard est admis, la marche reprend une cadence normale. On regarde, à nouveau, ce qu'on traverse.

On remarque alors ce que la hâte avait effacé. Un échafaudage qui n'était pas là la semaine dernière. Un chien attaché devant une boulangerie, qui suit chaque passant d'un œil patient. Le reflet d'un nuage dans la vitre d'un autobus arrêté. Tout cela existait déjà cinq minutes plus tôt ; on passait devant sans le voir, le regard fixé sur un point situé loin devant, quelque part du côté de l'heure du rendez-vous.

Il reste à prévenir. On ressort le téléphone, une seule fois, pour écrire trois mots : « Désolé, dix minutes. » On hésite sur le chiffre. Dix, c'est optimiste ; quinze serait plus juste, mais quinze a l'air d'un aveu. On envoie dix. Puis on remet l'appareil au fond de la poche, en sachant qu'il ne sert plus à rien de le consulter.


L'autre, à l'arrivée, sera, à coup sûr, déjà là. On présentera ses excuses. La rencontre commencera avec, par-dessus, une légère couche d'embarras qui s'effacera dans le quart d'heure suivant. On n'aura, en fin de compte, gagné qu'une chose à courir : dix minutes plus essoufflées.

Il arrive, plus rarement, que l'autre soit en retard lui aussi. On entre, un peu confus, on cherche du regard, et la table est vide. On s'assoit. On commande. Quand il pousse enfin la porte, l'air contrit, son téléphone à la main, on lui fait signe que ce n'est rien, avec une magnanimité qu'on n'a pas tout à fait méritée.


Le retard, au fond, s'était décidé bien avant. Au moment où l'on a cherché ses clés, cinq minutes, dans la poche d'un autre manteau. Au moment où l'on a répondu au téléphone alors qu'on était déjà sur le palier. Le trajet ne fait que rendre visible une dette contractée plus tôt, dans l'appartement, sans qu'on y prête attention.

Mieux vaut, lorsque le retard est inévitable, l'accepter tôt. La marche, alors, redevient possible. On peut même s'arrêter une seconde devant une vitrine, choisir une rue plus longue mais plus jolie. On arrivera en retard de toute façon ; autant arriver en retard et présent.